Durant les années 30 et 40 dans les régions isolées du Québec, les cultivateurs qui trimaient de l’aube jusqu’au crépuscule, ne pouvaient compter sur autre chose que la foi.
Elle était omniprésente et ne cessait de nous harceler du matin au soir. Elle avait pour compagne fidèle la résignation, qui têtue comme une mule, finissait toujours par avoir le dernier mot. Pour illustrer mes propos, je me permets de citer le cas de ma sœur Rachel, huitième enfant d’une famille de treize dont je suis le benjamin.
Dans les années 20, vivre dans un rang d’un petit village avec les aléas que comportait l’agriculture à cette époque n’était pas toujours une aventure gagnante.
Construite sur une légère pente, notre grande maison adossée à la forêt, surplombait de l’autre côté du chemin quelques masures abritant six ou sept familles. Nous étions les seuls occupants du rang 13. Aussi loin que portait le regard, les arbres s’étendaient à l’infini de sorte que nous habitions un univers clos.
Les fortes pluies de l’été se transformaient en une boue dans laquelle nous prenions plaisir à patauger. Une fois résorbée, elle laissait dans son passage de profondes ornières et rendait le chemin cahoteux et hasardeux. En hiver, ce chemin de terre étroit et sinueux devenait carrément impraticable. Ce n’est qu’en cas d’extrême urgence que les habitants se risquaient à prendre la route avec leurs chevaux. Pour compléter ce tableau champêtre, mentionnons que le premier médecin se trouvait 15 milles à la ronde, et qu’il fallait aller le chercher et le ramener chez lui.
Dans un tel contexte, il n’était pas étonnant d’apprendre que ma mère avait accouché à quelques reprises avec l’aide de ma grand-mère ou d’une voisine compatissante.
Rachel avait plus de deux ans et ne marchait pas encore. Mon père étant analphabète et ma mère beaucoup plus instruite que les gens que nous connaissions, je présume que Maman et la grand-mère ont eu de longs conciliabules pour finalement arracher la décision d’emmener Rachel à Québec pour la faire voir par un spécialiste. Diagnostic : paralysie infantile, l’un des très rares cas dans la région. Pour lui permettre de marcher, il avait fallu l’opérer dans l’aine. Comme le côté gauche de son corps avait été le plus atteint par la paralysie, elle boitait, l’œil secrétait constamment un liquide visqueux dont le nom est chassie, mot sûrement inconnu de nos braves villageois et la main était courbée vers l’intérieur et d’une rigidité telle qu’elle se serait cassée si on avait tenté de la déplier. A ces dommages irrémédiables s’était ajouté un affaiblissement du cerveau dont les effets ne feraient que s’aggraver à la longue.
Sans connaître la date exacte mais sans doute aux alentours de 1936, ma famille s’était trouvée ruinée et les choses pour la famille avaient changé radicalement. Suite à ce malheur, Maman avait été hospitalisée pendant deux ans pour une dépression. Déménagés à Beauceville, mes frères et sœurs, en raison de la rareté du travail et les salaires de famine, ne pouvaient plus assurer notre subsistance. Nous, les cinq plus jeunes, y compris Rachel, durent prendre le chemin de l’orphelinat pour y passer les années 37 et 38 au complet. Garçons et filles séparés par une haute clôture, je ne me souviens pas d’avoir vu mes sœurs plus d’une ou deux fois durant ces deux années. Toutes confites dans leur austérité immuable, Les Sœurs de la charité de Saint-Louis ne faisaient pas souvent étalage de douceur évangélique. Sentencieux, mon frère Roland se plaisait à dire que si lors de la distribution périodique de bonbons, les Sœurs passaient devant nous sans s’arrêter, c’est parce que nos frères étaient en retard dans le paiement de notre pension mensuelle de $5 par enfant.
Peu après notre retour à la maison, une grande surprise nous attendait. Sans crier gare, Maman surgissait du bout du chemin avec une petite valise à la main.
Après une brève inspection des lieux, Maman se mit à la tâche sans plus tarder. Déployant une activité sans relâche, elle nous fit tôt comprendre qu’elle assurait la gouverne de la maison et que nous devions nous faire une raison. Au bout de quelques jours, nous avions l’impression qu’elle n’avait jamais été absente.
Depuis lors, Rachel devint sa priorité première. Ayant été retirée de l’école en 7e année. Rachel était constamment sous la garde de Maman Rachel était plutôt silencieuse et lymphatique, mais ses réactions et ses gestes parfois imprévisibles exigeaient la présence de Maman que d’ailleurs elle suivait comme son ombre.
Maman était croyante comme tout le monde, mais ne s’égarait pas dans les bondieuseries Elle n’hésitait pas à dire son fait à un prêtre lorsqu’elle se croyait dans son bon droit, et j’ai pu assister au collège à des répliques nourries qu’elle servait à un digne ecclésiastique.
Maman se conformait aux rituels religieux imposés par notre Mère la Sainte Église, mais n’était pas une rongeuse de balustres. Nous assistions régulièrement à la messe dominicale, parfois durant la semaine, sans oublier la corvée des vêpres le dimanche.
Ma mère avait-elle la foi? Je n’en sais rien. Mais la sainte résignation, elle la pratiquait depuis un temps immémorial.
Maman s’est toujours occupée de Rachel avec un dévouement inlassable, et ce, sans jamais d’impatience, d’irritation ou de murmures contre la dureté de la vie. Avec la répétition inlassable de « Dieu est infiniment bon » et sous la houlette rigide des prêtres, rien ne pouvait nous arriver, sauf le malheur.
Mes deux frères camionneurs étaient aussi des adeptes de la résignation. Arrivant pour le souper, ils déposaient quelques maigres dollars sur la table, mangeaient sans mot dire et se couchaient tôt pour reprendre le lendemain le même labeur que la veille
Rachel est décédée en 1948. Comme il n’était plus possible de la soigner à la maison, Maman avait dû la placer dans un couvent hôpital. J’ai souvent entendu dire que l’on lui avait enlevé toutes les dents à froid.
Mon dernier souvenir de Rachel est banal, mais il est demeuré gravé dans ma mémoire. Maman travaillait alors à l’École normale de Beauceville, toujours accompagnée de Rachel. Un jour, ayant soif d’évasion, je voulais me rendre chez mes voisins plus fortunés que nous pour changer d’atmosphère. Rachel ayant fait mine de vouloir m’accompagner, ce qui ne me plaisait guère, j’ai dû obtempérer. Il nous fallait descendre une longue pente couverte de gros graviers et j’entends encore le grincement douloureux de son pied heurtant sans cesse les pierres rocailleuses.
Puis lentement, la foi est partie si discrètement à la dérive que même le clergé est resté coi. Tel le roc de Gibraltar, la résignation est demeurée inébranlable et est sans contredit l’une des grandes vertus du Québec.
Rachel ou Résignation Québec
Durant les années 30 et 40 dans les régions isolées du Québec, les cultivateurs qui trimaient de l’aube jusqu’au crépuscule, ne pouvaient compter sur autre chose que la foi.
Elle était omniprésente et ne cessait de nous harceler du matin au soir. Elle avait pour compagne fidèle la résignation, qui têtue comme une mule, finissait toujours par avoir le dernier mot. Pour illustrer mes propos, je me permets de citer le cas de ma sœur Rachel, huitième enfant d’une famille de treize dont je suis le benjamin.
Dans les années 20, vivre dans un rang d’un petit village avec les aléas que comportait l’agriculture à cette époque n’était pas toujours une aventure gagnante.
Construite sur une légère pente, notre grande maison adossée à la forêt, surplombait de l’autre côté du chemin quelques masures abritant six ou sept familles. Nous étions les seuls occupants du rang 13. Aussi loin que portait le regard, les arbres s’étendaient à l’infini de sorte que nous habitions un univers clos.
Les fortes pluies de l’été se transformaient en une boue dans laquelle nous prenions plaisir à patauger. Une fois résorbée, elle laissait dans son passage de profondes ornières et rendait le chemin cahoteux et hasardeux. En hiver, ce chemin de terre étroit et sinueux devenait carrément impraticable. Ce n’est qu’en cas d’extrême urgence que les habitants se risquaient à prendre la route avec leurs chevaux. Pour compléter ce tableau champêtre, mentionnons que le premier médecin se trouvait 15 milles à la ronde, et qu’il fallait aller le chercher et le ramener chez lui.
Dans un tel contexte, il n’était pas étonnant d’apprendre que ma mère avait accouché à quelques reprises avec l’aide de ma grand-mère ou d’une voisine compatissante.
Rachel avait plus de deux ans et ne marchait pas encore. Mon père étant analphabète et ma mère beaucoup plus instruite que les gens que nous connaissions, je présume que Maman et la grand-mère ont eu de longs conciliabules pour finalement arracher la décision d’emmener Rachel à Québec pour la faire voir par un spécialiste. Diagnostic : paralysie infantile, l’un des très rares cas dans la région. Pour lui permettre de marcher, il avait fallu l’opérer dans l’aine. Comme le côté gauche de son corps avait été le plus atteint par la paralysie, elle boitait, l’œil secrétait constamment un liquide visqueux dont le nom est chassie, mot sûrement inconnu de nos braves villageois et la main était courbée vers l’intérieur et d’une rigidité telle qu’elle se serait cassée si on avait tenté de la déplier. A ces dommages irrémédiables s’était ajouté un affaiblissement du cerveau dont les effets ne feraient que s’aggraver à la longue.
Sans connaître la date exacte mais sans doute aux alentours de 1936, ma famille s’était trouvée ruinée et les choses pour la famille avaient changé radicalement. Suite à ce malheur, Maman avait été hospitalisée pendant deux ans pour une dépression. Déménagés à Beauceville, mes frères et sœurs, en raison de la rareté du travail et les salaires de famine, ne pouvaient plus assurer notre subsistance. Nous, les cinq plus jeunes, y compris Rachel, durent prendre le chemin de l’orphelinat pour y passer les années 37 et 38 au complet. Garçons et filles séparés par une haute clôture, je ne me souviens pas d’avoir vu mes sœurs plus d’une ou deux fois durant ces deux années. Toutes confites dans leur austérité immuable, Les Sœurs de la charité de Saint-Louis ne faisaient pas souvent étalage de douceur évangélique. Sentencieux, mon frère Roland se plaisait à dire que si lors de la distribution périodique de bonbons, les Sœurs passaient devant nous sans s’arrêter, c’est parce que nos frères étaient en retard dans le paiement de notre pension mensuelle de $5 par enfant.
Peu après notre retour à la maison, une grande surprise nous attendait. Sans crier gare, Maman surgissait du bout du chemin avec une petite valise à la main.
Après une brève inspection des lieux, Maman se mit à la tâche sans plus tarder. Déployant une activité sans relâche, elle nous fit tôt comprendre qu’elle assurait la gouverne de la maison et que nous devions nous faire une raison. Au bout de quelques jours, nous avions l’impression qu’elle n’avait jamais été absente.
Depuis lors, Rachel devint sa priorité première. Ayant été retirée de l’école en 7e année. Rachel était constamment sous la garde de Maman Rachel était plutôt silencieuse et lymphatique, mais ses réactions et ses gestes parfois imprévisibles exigeaient la présence de Maman que d’ailleurs elle suivait comme son ombre.
Maman était croyante comme tout le monde, mais ne s’égarait pas dans les bondieuseries Elle n’hésitait pas à dire son fait à un prêtre lorsqu’elle se croyait dans son bon droit, et j’ai pu assister au collège à des répliques nourries qu’elle servait à un digne ecclésiastique.
Maman se conformait aux rituels religieux imposés par notre Mère la Sainte Église, mais n’était pas une rongeuse de balustres. Nous assistions régulièrement à la messe dominicale, parfois durant la semaine, sans oublier la corvée des vêpres le dimanche.
Ma mère avait-elle la foi? Je n’en sais rien. Mais la sainte résignation, elle la pratiquait depuis un temps immémorial.
Maman s’est toujours occupée de Rachel avec un dévouement inlassable, et ce, sans jamais d’impatience, d’irritation ou de murmures contre la dureté de la vie. Avec la répétition inlassable de « Dieu est infiniment bon » et sous la houlette rigide des prêtres, rien ne pouvait nous arriver, sauf le malheur.
Mes deux frères camionneurs étaient aussi des adeptes de la résignation. Arrivant pour le souper, ils déposaient quelques maigres dollars sur la table, mangeaient sans mot dire et se couchaient tôt pour reprendre le lendemain le même labeur que la veille
Rachel est décédée en 1948. Comme il n’était plus possible de la soigner à la maison, Maman avait dû la placer dans un couvent hôpital. J’ai souvent entendu dire que l’on lui avait enlevé toutes les dents à froid.
Mon dernier souvenir de Rachel est banal, mais il est demeuré gravé dans ma mémoire. Maman travaillait alors à l’École normale de Beauceville, toujours accompagnée de Rachel. Un jour, ayant soif d’évasion, je voulais me rendre chez mes voisins plus fortunés que nous pour changer d’atmosphère. Rachel ayant fait mine de vouloir m’accompagner, ce qui ne me plaisait guère, j’ai dû obtempérer. Il nous fallait descendre une longue pente couverte de gros graviers et j’entends encore le grincement douloureux de son pied heurtant sans cesse les pierres rocailleuses.
Puis lentement, la foi est partie si discrètement à la dérive que même le clergé est resté coi. Tel le roc de Gibraltar, la résignation est demeurée inébranlable et est sans contredit l’une des grandes vertus du Québec.
Rachel ou Résignation Québec
Durant les années 30 et 40 dans les régions isolées du Québec, les cultivateurs qui trimaient de l’aube jusqu’au crépuscule, ne pouvaient compter sur autre chose que la foi.
Elle était omniprésente et ne cessait de nous harceler du matin au soir. Elle avait pour compagne fidèle la résignation, qui têtue comme une mule, finissait toujours par avoir le dernier mot. Pour illustrer mes propos, je me permets de citer le cas de ma sœur Rachel, huitième enfant d’une famille de treize dont je suis le benjamin.
Dans les années 20, vivre dans un rang d’un petit village avec les aléas que comportait l’agriculture à cette époque n’était pas toujours une aventure gagnante.
Construite sur une légère pente, notre grande maison adossée à la forêt, surplombait de l’autre côté du chemin quelques masures abritant six ou sept familles. Nous étions les seuls occupants du rang 13. Aussi loin que portait le regard, les arbres s’étendaient à l’infini de sorte que nous habitions un univers clos.
Les fortes pluies de l’été se transformaient en une boue dans laquelle nous prenions plaisir à patauger. Une fois résorbée, elle laissait dans son passage de profondes ornières et rendait le chemin cahoteux et hasardeux. En hiver, ce chemin de terre étroit et sinueux devenait carrément impraticable. Ce n’est qu’en cas d’extrême urgence que les habitants se risquaient à prendre la route avec leurs chevaux. Pour compléter ce tableau champêtre, mentionnons que le premier médecin se trouvait 15 milles à la ronde, et qu’il fallait aller le chercher et le ramener chez lui.
Dans un tel contexte, il n’était pas étonnant d’apprendre que ma mère avait accouché à quelques reprises avec l’aide de ma grand-mère ou d’une voisine compatissante.
Rachel avait plus de deux ans et ne marchait pas encore. Mon père étant analphabète et ma mère beaucoup plus instruite que les gens que nous connaissions, je présume que Maman et la grand-mère ont eu de longs conciliabules pour finalement arracher la décision d’emmener Rachel à Québec pour la faire voir par un spécialiste. Diagnostic : paralysie infantile, l’un des très rares cas dans la région. Pour lui permettre de marcher, il avait fallu l’opérer dans l’aine. Comme le côté gauche de son corps avait été le plus atteint par la paralysie, elle boitait, l’œil secrétait constamment un liquide visqueux dont le nom est chassie, mot sûrement inconnu de nos braves villageois et la main était courbée vers l’intérieur et d’une rigidité telle qu’elle se serait cassée si on avait tenté de la déplier. A ces dommages irrémédiables s’était ajouté un affaiblissement du cerveau dont les effets ne feraient que s’aggraver à la longue.
Sans connaître la date exacte mais sans doute aux alentours de 1936, ma famille s’était trouvée ruinée et les choses pour la famille avaient changé radicalement. Suite à ce malheur, Maman avait été hospitalisée pendant deux ans pour une dépression. Déménagés à Beauceville, mes frères et sœurs, en raison de la rareté du travail et les salaires de famine, ne pouvaient plus assurer notre subsistance. Nous, les cinq plus jeunes, y compris Rachel, durent prendre le chemin de l’orphelinat pour y passer les années 37 et 38 au complet. Garçons et filles séparés par une haute clôture, je ne me souviens pas d’avoir vu mes sœurs plus d’une ou deux fois durant ces deux années. Toutes confites dans leur austérité immuable, Les Sœurs de la charité de Saint-Louis ne faisaient pas souvent étalage de douceur évangélique. Sentencieux, mon frère Roland se plaisait à dire que si lors de la distribution périodique de bonbons, les Sœurs passaient devant nous sans s’arrêter, c’est parce que nos frères étaient en retard dans le paiement de notre pension mensuelle de $5 par enfant.
Peu après notre retour à la maison, une grande surprise nous attendait. Sans crier gare, Maman surgissait du bout du chemin avec une petite valise à la main.
Après une brève inspection des lieux, Maman se mit à la tâche sans plus tarder. Déployant une activité sans relâche, elle nous fit tôt comprendre qu’elle assurait la gouverne de la maison et que nous devions nous faire une raison. Au bout de quelques jours, nous avions l’impression qu’elle n’avait jamais été absente.
Depuis lors, Rachel devint sa priorité première. Ayant été retirée de l’école en 7e année. Rachel était constamment sous la garde de Maman Rachel était plutôt silencieuse et lymphatique, mais ses réactions et ses gestes parfois imprévisibles exigeaient la présence de Maman que d’ailleurs elle suivait comme son ombre.
Maman était croyante comme tout le monde, mais ne s’égarait pas dans les bondieuseries Elle n’hésitait pas à dire son fait à un prêtre lorsqu’elle se croyait dans son bon droit, et j’ai pu assister au collège à des répliques nourries qu’elle servait à un digne ecclésiastique.
Maman se conformait aux rituels religieux imposés par notre Mère la Sainte Église, mais n’était pas une rongeuse de balustres. Nous assistions régulièrement à la messe dominicale, parfois durant la semaine, sans oublier la corvée des vêpres le dimanche.
Ma mère avait-elle la foi? Je n’en sais rien. Mais la sainte résignation, elle la pratiquait depuis un temps immémorial.
Maman s’est toujours occupée de Rachel avec un dévouement inlassable, et ce, sans jamais d’impatience, d’irritation ou de murmures contre la dureté de la vie. Avec la répétition inlassable de « Dieu est infiniment bon » et sous la houlette rigide des prêtres, rien ne pouvait nous arriver, sauf le malheur.
Mes deux frères camionneurs étaient aussi des adeptes de la résignation. Arrivant pour le souper, ils déposaient quelques maigres dollars sur la table, mangeaient sans mot dire et se couchaient tôt pour reprendre le lendemain le même labeur que la veille
Rachel est décédée en 1948. Comme il n’était plus possible de la soigner à la maison, Maman avait dû la placer dans un couvent hôpital. J’ai souvent entendu dire que l’on lui avait enlevé toutes les dents à froid.
Mon dernier souvenir de Rachel est banal, mais il est demeuré gravé dans ma mémoire. Maman travaillait alors à l’École normale de Beauceville, toujours accompagnée de Rachel. Un jour, ayant soif d’évasion, je voulais me rendre chez mes voisins plus fortunés que nous pour changer d’atmosphère. Rachel ayant fait mine de vouloir m’accompagner, ce qui ne me plaisait guère, j’ai dû obtempérer. Il nous fallait descendre une longue pente couverte de gros graviers et j’entends encore le grincement douloureux de son pied heurtant sans cesse les pierres rocailleuses.
Puis lentement, la foi est partie si discrètement à la dérive que même le clergé est resté coi. Tel le roc de Gibraltar, la résignation est demeurée inébranlable et est sans contredit l’une des grandes vertus du Québec.